MA NOUVELLE VOITURE
UN : Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, je suis bien content. Je suis tout seul ce soir, mon partenaire habituel n’est pas venu, il doit être mort ou quelque chose comme ça, perdu, tombé dans un trou, emporté par une trombe ou par un vermouth frelaté, rappelé en toute hâte par l’Empereur qui avait besoin de lui, peu m’importe : il n’est pas là, profitons-en : je vous emmène faire un petit tour dans ma nouvelle automobile. Du reste, puisque personne ne me surveille, voilà un micro qui fera rudement joli dans ma salle à manger. Le temps de le dévisser et je suis à vous.
Bruit du micro.
Une seconde, je m’enroule le fil autour de la taille, et zioupe, zioupe, zioupe, ni vu ni connu. Huit heures deux, toujours pas là, prenons la porte. Mesdames, Messieurs, si vous voulez bien me suivre dehors…
Nouvelle, oui, mon automobile, je puis dire qu’elle l’est. Pour moi, d’abord, qui l’ai achetée hier matin, et ensuite pour tout le monde. Pas tellement nouvelle, s’écriera tout le monde, puisqu’il s’agit d’un véhicule construit en 1922. Erreur. Malgré son grand âge, nous sommes en présence d’un véhicule que peu de connaisseurs connaissent, que peu d’observateurs ont eu l’occasion d’observer, que peu de garagistes se sont trouvés dans le cas de garer, que peu de frotteurs peuvent se vanter d’avoir frotté, bref : que peu d’automobilistes ont eu la chance d’automeubler. Seuls les linguistes et les historiens en ont eu vent, et se la sont passée, les uns sur la langue, les autres dans l’histoire. En effet, de ce superbe torpédo construit en cinq exemplaires par les frères De Flers et Caillavet, un exemplaire a disparu avec ses passagers dans le lac Daumesnil vers 1925, un autre a été transformé en bahut breton par un automobiliste autonomiste, un troisième est conservé intact, hormis les pneus qu’on a dû empailler, au Muséum du Conservatoire ; un quatrième exemplaire est bien entendu entre les mains du prince Ali Khan. Quant au cinquième exemplaire, c’est moi qui l’ai.
Là, au bord de mon trottoir. C’est dire si j’y tiens. Une pièce quasiment unique. Elle est toute petite, une duègne la garde. Vous pouvez disposer, ma bonne dame. Tenez, voici un bibi, un billet de cent baba, un billet de cent balles. Cette voiture me coûte fort cher. Mais je ne regrette pas mon argent.
Entièrement construite en bois, en bois de violoncelle massif, écoutez, Mesdames, Messieurs, le son qu’elle rend quand je frappe son capot avec ma pipe…
L’AUTO : Toc, toc, toc.
DEUX : La célèbre trois-chevaux De Flers et Caillavet, trois chevaux-vapeur et demi en comptant le mulet-vapeur qui intervient seulement dans les côtes rudes, se présente à nous sous la forme coquette d’un charmant petit torpédo à chauffeur individuel. Ce chauffeur individuel, c’est moi, Mesdames, Messieurs. Elle est animée d’un avertisseur élastique du modèle poire, dont une légère pression des doigts suffit à extraire une clameur complexe. La voici.
L’AUTO : Poi, mou ! Poi, poi, mou !
DEUX : Caractéristiques originales du véhicule. À l’instar de certains fusils de chasse, le torpédo de Fiers et Caillavet possède deux phares juxtaposés non pas horizontalement, comme à l’ordinaire, mais verticalement : deux phares superposés. Un mot sur les moteurs. Les moteurs sont au nombre de huit, ils se partagent les trois chevaux-vapeur à raison de zéro cheval-vapeur trois cent soixante-quinze chacun, sans parler du mulet-vapeur, également réparti entre les huit, ni de quelques pommes-vapeur écrasées çà et là dans des encoignures. Huit moteurs, pour un si petit véhicule, on me dira que c’est beaucoup. Eh bien, Mesdames, Messieurs, ce n’est pas trop. Avec ses huit moteurs, cette petite automobile, c’est à peine si elle démarre. Une trappe, heureusement, est ménagée sous les pieds du conducteur qui, sans quitter le volant, peut ainsi contribuer à la mise en marche de son torpédo. Et puis, qu’on veuille bien faire le calcul, huit moteurs, ça ne fait guère que deux moteurs par roue. C’est bien peu, c’est tout juste suffisant, car enfin, n’oublions pas qu’il y a la marche arrière.
Mais je bavarde, je bavarde !… Entrons, si vous le voulez bien, dans mon petit torpédo rouge. On n’y entre pas comme dans un moulin, Mesdames, Messieurs. A l’instar d’un coffret à bijou, la trois-chevaux De Fiers et Caillavet est fermée à clef. Je cherche mes clefs… Les voilà.
LES CLEFS : Gling, gling.
UN : Un problème à présent : où se trouve la porte ? Eh bien la porte de ma voiture… Un instant, Mesdames, Messieurs, j’escalade le véhicule, me voilà en bonne place : sur le toit. Eh bien la porte de ma voiture, à proprement parler, il n’y en a pas. Étonnement général. C’est que la plupart des voitures, Mesdames, Messieurs, sont plus ou moins exactement fabriquées à la ressemblance des armoires. Leurs portes sont grosso modo du genre portes d’armoire. Moi, ma voiture imiterait plutôt la tirelire. On y entre par une fente, qui ferme à clef, tout aussi bien. Si vous me permettez, je vais l’ouvrir.
LA SERRURE : Crouic, crouic.
UN : Et maintenant, faufilons-nous dans la fente de mon auto. Là. Boum je tombe sur la banquette au poste de commande.
L’AUTO : Bzim, bzim, bzim.
UN : Première remarque : le volant, très maniable, présente une particularité : il tourne dans le même sens que les roues, parallèlement. Est-ce commode ? Est-ce qu’on ne risque pas de confondre ? Non. On s’y habitue. On s’y habitue mal, mais on s’y habitue. Il faut évidemment renoncer à bomber le torse, se creuser au maximum pour laisser au volant son libre jeu, car enfin, il faut bien qu’il tourne… euh… que dire avant de mettre en marche mes huit moteurs ?…
Ah, les sièges ! Extrêmement confortables. Vous allez voir. Je vais simuler un cahot. Et hop !
L’AUTO : Bzim, bzim, bzim.
UN : Et hop !
L’AUTO : Bzim, bzim, bzim.
c’est l’auto qui intercale ses « bzim, bzim » : Et hop ! (bzim, bzim) – suspendue sur ressorts – et hop ! (bzim, bzim) – de chez Ressort et Cie, le plus ancien fabricant de ressorts, et hop (bzim, bzim) – du monde de ressort du monde de ressort du monde de ressorts et hop ! (bzim, bzim) – de ressorts du monde de ressort du monde de ressort du monde, et hop ! (bzim, bzim) – du ressort du monde, de ressort, tout doux ! (bzim, bzim) – du monde de ressort, ça va bien comme ça, soyons sage (bzim, bzim) – du monde, la De Flers et Caillavet 1922 est souple aux fesses. Hop !
l’auto : Bzim bzim ! Bzim bzim ! Tsingue !
UN : Aie ! Un ressort. Y en a comme ça qui pètent, on ne sait pas pourquoi et qui vous rentrent dedans à travers la banquette… Attendez, Mesdames, Messieurs, faut que je le retire… M’a fait mal, le chameau… si seulement j’avais de quoi me faire un petit pansement… Mais tout ça, Mesdames, Messieurs, n’amoindrit en rien la solidité globale du véhicule… Bon, ben je demanderai à Paulette de me coller quelque chose là-dessus… Le véhicule, en effet, est extrêmement robuste.
Robuste est le mot. Dans tous ses détails, la construction donne une impression de grande robustesse. Il n’est que de jeter par exemple un petit coup d’œil au pare-brise. Eh bien, Mesdames, Messieurs, il est robuste. C’est un pare-brise en bois. En bois, oui. Tenez, avec ma pipe sur mon pare-brise…
l’auto : Toc toc toc.
UN : Voilà ce que ça donne. C’est du bois. Que dire encore ? Un mot peut-être, oui… de la visibilité. Elle est irréprochable. Elle a pour base un système extrêmement robuste de petits trous. Ainsi, pour voir devant moi, par exemple, au cas où je voudrais connaître un peu à l’avance le chemin que ma voiture va parcourir, eh bien deux petits trous à la hauteur de mes yeux ont été prévus par les constructeurs. Deux petits trous bien dirigés, qui m’obligent, mais sans trop de sévérité, à loucher doucement vers un point de la chaussée. Que je ne vois pas du reste, parce que, à cet endroit-là précisément, les constructeurs ont prévu un bouchon de radiateur très volumineux, en forme de statue de la liberté. Un de mes phares, le phare supérieur, est solidement brandi en l’air par cette statue. L’autre, le phare inférieur, sert de bouchon au tuyau d’arrosage qui débouche au ras du sol, sous la plaque minéralogique. Mon automobile, en effet, peut servir, au besoin, pour arroser les fleurs.
Eh bien, Mesdames, Messieurs, je crois qu’il est temps de mettre en marche. En ce qui concerne les clefs de contact, sécurité absolue : j’en ai huit. Une par moteur.
LES CLEFS : Gling, gling, gling, gling, gling, gling, gling !
DEUX : Contact !
L’AUTO : Couic ! – couic ! – couic ! – couic ! – couic ! – couic ! – couic ! – couic !
DEUX : Le démarreur que voici est une pièce historique. Il a appartenu au duc de Richelieu, qui, du reste, ne savait pas quoi en faire. C’est pourtant simple, il suffit de tirer.
L’AUTO : Oin, oin, oin, oin, oin, ksss, ksss, ksss…
DEUX : Au cas où votre appel n’aurait pas été reçu, vous tirez de nouveau.
L’AUTO : Oin, oin, oin, oin, oin, ksss ksss ksss…
DEUX : Au temps pour le démarreur ! une troisième giclée, puis nous nous remettons à la manivelle…
L’AUTO : oin oin oin oin oin ksss ksss, criton, cra-tyle, caracalla, carabinne ! carabinnnne ! cataracte à carreaux, macaron, caractère à crapaud, cron, cran, cran, cran… (etc.).
DEUX : Et voilà, ça tourne. Passons en première, Attention, Mesdames, Messieurs, nous partons !
L’AUTO : Cran, cran, cran, crin, couic, cricri, aille, ouille ! crétin, triple croupier, croupion, rond, rond, rond !
Accéléré.
Nian nian nian nian nian (etc.)…
DEUX : En seconde.
l’auto : Hip ! Du haddock, du haddock (etc.).
DEUX : En troisième !
L’AUTO : Crotte ! Prrrrrrrrrrr potache prrrrrr.
DEUX : Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, nous roulons, il fait beau, les oiseaux chantent !
L’AUTO : Boum badaboum patatras, pof, bing, bang, crac ! Baoum !
DEUX : Ça y est, Messieurs, Mesdames ! Ma voiture a explosé ! Je me trouve actuellement à cinq-six cents mètres du sol, en plein ciel ! Je plane ! Tout va bien pour l’instant, mais ça va-t-il durer, je n’en sais rien. Je vous remercie de votre… attention ! attention ! attention ! – Ssschchffffloc !